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Intervention de Pierre-Olivier Sur au colloque de la Fondation pour l'EnfancePierre-Olivier Sur est intervenu à l'occasion du colloque organisé le vendredi 13 juin 2008 par la Fondation pour l’Enfance et le Centre des Buttes-Chaumont.
Ce colloque avait pour thème : "Pédophilie au féminin : de la complicité inconsciente au passage à l’acte sexuel" :
Le Centre des Buttes-Chaumont a 20 ans. Depuis l’élaboration du protocole d’intervention sociale judiciaire et thérapeutique pour les enfants maltraités, les choses ont bien changé. Si les lois ont changé, avons-nous aujourd’hui suffisamment progressé ? Le Centre des Buttes-Chaumont et la Fondation pour l’Enfance, partageant la même éthique en faveur de l’enfance en danger, ont choisi de s’associer pour présenter les travaux et réflexions d’experts à travers une approche pluridisciplinaire. Pierre-Olivier Sur était chargé des conclusions de cette journée de réflexion. Nous vous invitons à découvrir son intervention ci-dessous. Conclusions
Mesdames et Messieurs, chers Amis,
Le Petit Chaperon Rouge… Quatre lignes à relire, interdites au moins de 18 ans : “Elle se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle est bien étonnée de voir comment sa grand-mère était faite dans son déshabillé. Elle lui dit : Grand-mère, que vous avez de grands bras ! C'est pour mieux t'embrasser ma fille…" Extraordinaire histoire du Petit Chaperon Rouge que Bruno Bettelheim dans “Psychanalyse des contes de fées” projette de telle sorte que le violeur est une grand-mère. La pédophilie au féminin… Aujourd'hui, nous fêtons les 20 ans de l'association du Centre des Buttes-Chaumont (qui, rassurons-nous, n'a pas l'âge d'une grand-mère). Avec la machine à remonter le temps, c'est un autre conte : Peau d'Âne, qui retient mes premiers souvenirs et nos premiers combats contre la pédophilie au masculin… Des souvenirs partagés avec Martine Nisse et Pierre Sabourin, auxquels je veux dire mon admiration pour le travail effectué. A l'époque, nous n'avions que deux ou trois articles du Code pénal, le mur de la prescription et la muraille des tabous concernant la parole de l'enfant. Je me souviens des premières discussions de l'avocat et du thérapeute. Je te disais : “Martine, la prescription c'est simple, un crime 10 ans, un délit 3 ans, une contravention 1 an”. Tu me disais : “Nous ferons tomber ce mur”… et tu as eu raison, contre 200 ans de droit positif au service de ce que nous autres, juristes, appelons une “exception péremptoire d'ordre public”… la prescription à l'ancienne, est tombée. Son point de départ et sa durée. Tout a changé. A l'époque, la parole de l'enfant était un gazouillement auquel on répondait par des tabous, qui dressaient une muraille de Chine. Vous avez fait tomber cette muraille. Vous avez redonné à des enfants le sourire. Et j'ai vu, grâce à vous, des adultes revivre. Cet anniversaire, ces 20 ans, ce sont des années et des années de procédure, des journées et des journées devant des cours d'assises, des kilomètres et des kilomètres pour témoigner, défendre, parler. Parler pour des enfants. “Parler pour” - ad vocare – avocat… avocat pour les enfants… Nous faisons ensemble le plus beau métier du monde ! Je suis, cette semaine, devant la cour d'assises d'appel de Caen. Un infanticide. En première instance, la mère a été acquittée et le père a été condamné. Il m'a demandé de le défendre en appel. En ce moment, les débats basculent, l'avocat général m'a laissé entendre qu'il va requérir l'acquittement en considérant, finalement, que le seul auteur possible, c'est la mère ! Mais il est impossible de poursuivre une mère. C'est l'interdit fondamental. L'impératif catégorique Kantien. Le droit au-dessus du droit. La justice épargne toujours (presque toujours) les mères. Voici pour la transition avec vos débats d'aujourd'hui. Alors si vous le voulez, cherchons la jurisprudence, au fil de l'histoire judiciaire. Quelles sont les mères qui ont été poursuivies pour inceste ? Le procès de Marie-Antoinette est extraordinaire. Nous sommes devant l'actuelle première chambre du tribunal de grande instance de Paris. Le tribunal révolutionnaire accuse la Reine d'inceste sur le petit Louis XVII. Or, tandis que les magistrats pensaient, par cette seule accusation, faire irrémédiablement basculer le procès dans le sens de la condamnation à mort, c'est l'inverse qui se produit. A ce moment des débats, la Reine récupère et la salle et le public, c'est-à-dire l'opinion. Ecoutez le compte-rendu qui figure à la Gazette des tribunaux de l'époque : “Marie-Antoinette ne répond rien d'abord, puis elle se lève et regarde la salle et dit – si je n'ai pas répondu, c'est que la nature elle-même refuse de répondre à une telle accusation faite à une mère… j'en appelle à toutes celles qui peuvent se trouver ici…” Et la Gazette de commenter que pour la première fois (mais aussi pour la dernière fois), la foule applaudit la Reine. Quittons l'histoire de France et les très anciennes jurisprudences ! Quid au cours des cinq dernières années ? En ce qui me concerne, une seule affaire d'inceste au féminin… Alors pour préparer notre séance, je suis allé voir la présidente de la 15ème chambre du tribunal de grande instance de Paris, qui juge les affaires correctionnelles de pédophilie, et je lui ai demandé combien de dossiers de pédophilie au féminin elle a eu à traiter cette année. Elle me répond zéro… Pour vous en dire plus, je me transporte vers les cabinets des juges d'instruction dédiés aux affaires de mineurs et j'interroge la greffière de Madame le Juge Ringot, archi-connue de tous les avocats pénalistes, aussi folklorique que sa juge est sérieuse, ce qui donne à ce duo greffière / juge, qui fonctionne depuis plus de 20 ans, une redoutable efficacité au service de la mémoire judiciaire. Donc, la greffière m'indique qu'en vingt ans, elles n'ont connu que quatre ou cinq affaires dites de pédophilie au féminin. Voici donc pour les statistiques ! Alors, s'il n'y a pratiquement pas de poursuites judiciaires, mais que la pédophilie au féminin existe, c'est qu'un chiffre obscur occulte la transparence entre les termes de l'équation : passage à l'acte / dénonciation / poursuites / répression. Le problème de ce chiffre obscur, c'est encore et toujours le tabou de la mère maltraitante, au point que les journalistes vous l'ont dit tout à l'heure : pas d'émission radio-télé sur le sujet ! Alors que faire, sinon en appeler aux mythes fondateurs ? OEdipe roi à Thèbes. Il tue son père, couche avec sa mère Jocaste. Alors la grande peste envahit la ville pour accompagner la damnation éternelle. Phèdre, amoureuse de son beau-fils Hyppolite. Mais il faut la grande musique tragique, pour persuader que c'est vrai : -“Mon mal vient de plus loin… Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… Je sentis tout mon corps et transir et brûler. Je reconnus Vénus et ses feux redoutables D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables… Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. J'ai conçu pour mon crime une juste terreur J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur. Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire ; Et dérober au jour une flamme si noire… - Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers, Volage adorateur de mille objets divers, Qui va du Dieu des morts déshonorer la couche Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi, Tel qu'on dépeint nos Dieux, ou tel que je vous vois. Il avait votre port, vos yeux… c’est toi. - Madame, pardonnez. Ma honte ne peut plus soutenir votre vue… Allez-vous-en. ! - Hé bien ! Connais donc Phèdre et toute sa fureur… A défaut de ton bras prête-moi ton épée." A cet instant précis, toutes les mises en scène modernes présentent Phèdre qui se précipite sur le sexe d'Hyppolite "à défaut de ton bras, prête-moi ton épée". Le voilà le tabou. Racine, par sa théorie dite du rejet, en appelle à l'expiation chrétienne. Il n'y a pas d'anniversaire, sans cadeau d'anniversaire. Ces quelques vers en sont un. Leur esthétique montre qu'il aura fallu du grand art, pour briser les tabous. C'est ainsi, chère Martine Nisse et cher Docteur Sabourin, qu'avec le Centre des Buttes-Chaumont, vous avez réussi à faire juger l'indicible.
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