"Pas de pardon pour Douch" article de Pierre-Olivier Sur, paru dans Le Monde


Nous vous invitons à lire ci-dessous l'article de Pierre-Olivier Sur, avocat de parties civiles devant le Tribunal Khmers Rouges, publié dans le Monde du 6 avril 2009.

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Selon l'ordonnance de renvoi devant les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens mises en place par les Nations unies, on a décompté, au camp S21, pendant la période des Khmers rouges, 12 380 morts. Pour certaines associations, leur nombre serait compris entre 14 000 et 17 000. Et pour chacun que reste-t-il ? Une photo en noir et blanc (tous ont été photographiés à leur arrivée), un procès-verbal de confession sous la torture (presque tous ont été retrouvés et versés au dossier), un crâne fendu, entassé dans un charnier.

Douch a commandé S21 entre 1975 et 1979. Chemise noire, pantalon noir, kramat autour du cou - l'homme était intelligent, méthodique, très méticuleux. Alors, lorsqu'il a fallu fuir, sous la pression de l'armée vietnamienne, dans un nouveau "Phnom Penh libéré", il a tué les derniers prisonniers.

Ce 30 mars, date de l'ouverture officielle du procès Douch à Phnom Penh, le procureur Robert Petit (québécois), ordonne que soit montré sur les écrans du tribunal un cliché probablement pris par un soldat vietnamien. On y voit, malgré la très mauvaise qualité de l'image, un cadavre encore enchaîné qu'un corbeau s'apprête à déchiqueter.

Or rien, ni cela, ni autre chose, ni la lecture de l'acte d'accusation, ni la prise de parole de Douch avec ses aveux, ses regrets - il veut être jugé et condamné en chrétien - non rien, ne fera monter l'émotion au-delà de la saturation à laquelle l'horreur nous avait préparés. Pendant la déposition de l'accusé, il n'y a pas eu cette vague d'angoisse qui, d'habitude, emporte tout, du banc des victimes jusqu'au public et même aux professionnels.

Me François Roux, avocat de Douch, comprend le manque. Alors il se lance dans une plaidoirie aérienne, magnifique, comme un funambule qui va du bourreau aux victimes. Il raconte les larmes de son client le jour de la reconstitution in situ et les larmes de tous ceux qui en ont été témoins. Puis, il conclut qu'il faut l'humaniser, Douch, pour humaniser aussi et transcender l'atrocité des derniers moments de chacune de ses victimes.

A part l'instant sublime d'une plaidoirie d'avocat, qu'est-ce qui explique l'ambiance glaciale du procès ? Est-ce la langue via le travail des interprètes (traduction simultanée en khmer, français, anglais) ? Est-ce l'intériorisation de la culture khmère ? Est-ce la distance du public dont nous sommes séparés par une vitre blindée ? Est-ce la hauteur de l'estrade où sont placés les juges ? Est-ce l'absence de maîtrise du président qui ne laisse pas aller les débats (il les bride au contraire, ce dont semblent s'affliger ses assesseurs français et néozélandais, M. Lavergne et Mme Cartwright) ?

Est-ce le temps qui a passé... trente ans pour glisser de la mort à l'Histoire ? Sont-ce la présence des bonzes en robe safran assis au dernier rang comme un choeur antique, la présence de l'ambassadeur de France, Jean-François Desmazières assis au premier rang comme l'oeil de l'ancienne puissance coloniale, la présence du réalisateur khmer Rithy Panh comme l'espoir d'un prochain film à diffuser au Festival de Cannes ? Ou bien est-ce le caractère marqué de la procédure très spécifique du droit international ?

Ici, la procédure pointilleuse ne confie rien au hasard ou à l'improvisation. Il s'agit avant tout que la raison triomphe pour l'Histoire. Pour ce faire, on canalise l'émotion. En France, au contraire, ce sont les effets de manche et la passion qui, dans la théâtralisation d'une cour d'assises où l'accusé surgit comme au milieu d'une arène romaine (alors que tous les coups sont permis ou presque), font émerger, par magie, l'intime conviction !

A la suite de l'audience Colonna, le problème se pose des mérites comparés de tous les schémas possibles d'audience criminelle (droit romano-germanique et common law)... on serait tenté de préférer le schéma procédural de l'affaire du bourreau khmer à celui de l'affaire du berger corse.

Mais ce jour à Phnom Penh, un droit nouveau s'écrit. Et nous, avocats des victimes, Martine Jacquin (française, Avocats sans frontières), Karim Khan (anglais), Alain Werner (suisse), Silke Studzinsky (allemande), ainsi que nos coavocats cambodgiens, savourons le fait que depuis Nuremberg, c'est la première fois que les victimes peuvent être constituées parties civiles, et ce, parce que le tribunal est d'origine mixte : onusien, donc common law (qui ignore les parties civiles), mais aussi cambodgien, donc droit romano-germanique (qui accueille les parties civiles).

Ainsi l'influence du droit français devrait, par cette affaire, conduire les procédures pénales internationales à évoluer en faveur de l'accès des victimes au procès, dans le prochain règlement de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. C'est la raison pour laquelle le bâtonnier de Paris, Christian Charrière-Bournazel, et l'ambassade de France à Phnom Penh ont tenu à contribuer aux frais de défense des parties civiles, qui ne sont pas pris en compte par l'ONU, contrairement aux frais de défense de l'accusé, ce qui constitue une rupture d'égalité des armes.

Nous regardons Douch. On voudrait le dessiner comme le faisait le peintre de S21, Vann Nath, qui n'a survécu que parce qu'il réalisait chaque jour en quantité industrielle des peintures de Pol Pot. Le visage de Douch est de cuivre. Tout à l'heure, il a joint les mains et nous a salués. Il nous a parlé. Sa mâchoire n'est plus édentée car il s'est fait refaire la bouche en prévision du procès. Il ne porte plus ses vêtements noirs de révolutionnaire répétant le dogme qu'il s'était fixé lorsqu'il décidait de tuer un prisonnier "on ne gagne rien à le garder, on ne perd rien à l'éliminer".

Depuis le début des audiences, il est en chemise blanche immaculée ou bleue estampillée Ralph Lauren. Est-ce un clin d'oeil cynique à l'Occident qui le juge, comme pourraient l'être aussi sa conversion chrétienne et sa demande de pardon ? Peu importe pour Savrith Ou, dont le frère, ancien élève de l'ENA en France, est mort à S21. Cet homme digne et toujours brisé, qui a fait le voyage de Paris pour le procès, considère avec Jankélévitch que : "Le pardon est mort dans les camps de la mort."

Pierre-Olivier Sur est avocat de parties civiles devant le Tribunal Khmers Rouges.


     


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